Écrivain réaliste ?
Alors, Flaubert, écrivain réaliste ? Il estimait que l’auteur est tout entier dans sa production, tous les personnages à la fois et chacun d’eux en particulier, refusant de fait l’identification comme dans la littérature de l’époque. Mais, paradoxalement, en se documentant de façon abondante, voire démesurée, en développant un appareil descriptif luxuriant, en multipliant les symboles récurrents et les personnages secondaires, donc les points de vue, en donnant plus à voir que nécessaire, Flaubert s’est retrouvé à tort classé parmi les écrivains réalistes. Certes, il a été influencé par le modèle balzacien, mais il le dépasse pour imposer quelque chose de nouveau. Dans le roman réaliste, une histoire s’élabore sous la coordination de l’auteur, qui ne propose qu’un point de vue unificateur. Flaubert, en noyant son récit de descriptions minutieuses et précises, accumulant les détails apparemment anodins, évacue son sujet et se retire du roman. Il relègue l’action au second plan sans pour autant verser dans l’analyse psychologique. Chaque personnage donne à voir ce qu’il voit : c’est Emma à travers les yeux de Charles, Léon à travers ceux d’Emma. Et parce que la réalité est différente d’un individu à l’autre, ce sont les apparences qui comptent, dans leur multiplicité : ainsi Berthe est gracieuse vue par son père, laide vue par sa mère. Dans cette distanciation entre l’écrit et le vécu, ce n’est plus l’auteur qui parle, c’est la vie qui passe dans toute la complexité de sa banalité. Là où les « réalistes » proposaient des héros, des aventures sortant du commun, une dynamique, de l’action, Flaubert oppose des personnages communs, voire médiocres, prisonniers du temps qui s’écoule lentement – l’ennui – et de l’espace qui se rétrécit inexorablement jusqu’au dénouement final – la tragédie.
Et c’est en cela qu’il a révolutionné la structure traditionnelle du roman, ouvrant des voies aujourd’hui encore exploitées.
Quelques semaines après le procès, Flaubert commence un roman historique, Salammbô, qui traite de la révolte de Carthage, trois siècles avant J.-C. En 1858, il part se documenter en Tunisie. Ce n’est qu’après une longue maturation de cinq ans que le roman paraît. C’est un succès en terme de ventes, même si les critiques élogieuses sont peu nombreuses. Depuis 1855, Flaubert partage son temps entre Croisset et Paris, où il s’est installé 42 boulevard du Temple. Il fréquente les milieux littéraires, où il côtoie Sainte-Beuve, les frères Goncourt, Baudelaire, Théophile Gautier. C’est le début d’une vie mondaine, rythmée par les soirées parisiennes et les collaborations fructueuses. En 1862, il rencontre dans un dîner George Sand, avec laquelle il se lie d’une profonde amitié. L’année suivante, il fait la connaissance de Tourgueniev et la Princesse Mathilde. En 1864, il prépare avec son ami Bouilhet le plan de la seconde version de L’Éducation sentimentale, à laquelle il va travailler jusqu’en 1869 : une belle et triste histoire, dans une France de la seconde moitié du XIXe siècle en pleine mutation, une galerie de portraits, de la demi-mondaine entretenue à l’ouvrier idéaliste… qui deviendra le livre de chevet de nombreux écrivains du XXe siècle, de Marcel Proust à Michel Butor en passant par Roger Nimier.
Débute également sa correspondance avec George Sand. Les « grands » de ce monde ne sont pas en reste. Flaubert est invité à Compiègne par l’Empereur Napoléon III. Trois ans plus tard, il assiste à la réception donnée aux Tuileries en l’honneur du tsar Alexandre II, la rosette de la Légion d’honneur épinglée au revers du veston.