Une redéfinition du roman
Avec Madame Bovary, Flaubert, stakhanoviste du style, vivant l’écriture comme un culte, casse la structure du roman traditionnel.
Emma Bovary, lectrice passionnée de bluettes sentimentales, est victime de ses illusions et des aspirations qui excèdent sa condition de petite bourgeoise de province. Si le roman est une satire du romantisme féminin, il dénonce également un travers de la condition humaine. En poursuivant des rêves de bonheur tout aussi illusoires qu’inaccessibles, Emma incarne un type psychologique universel auquel elle donnera son nom, le bovarysme. D’autre part, il faut au romancier être objectif à tout prix, s’il veut faire valoir la vérité de ses écrits. Ses sentiments personnels ne doivent pas se montrer, comme s’il était absent de son œuvre. Ainsi, le roman ne saurait obéir à une thèse moralisatrice, même si tout art est moral et toute œuvre vraie porte en elle un enseignement qui dépasse les intentions de l’auteur. Il s’en explique à George Sand le 6 février 1876 : « Si le lecteur ne tire pas d’un livre la morale qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. » Le mot de « morale » doit être entendu ici selon l’acception de « leçon », souvent bien éloignée des diktats d’une époque conservatrice.
Pour Flaubert, l’artiste n’a pas d’autre mission que le Beau : « Le but de l’art, c’est le beau avant tout. » Il résulte d’un accord parfait entre le sens et la forme choisie pour l’exprimer. L’esthétisme a préoccupé Flaubert toute sa vie, rejoignant en cela certains de ses contemporains, comme Théophile Gautier et Charles Baudelaire : « C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets, explique-t-il à Louise Colet le 16 janvier 1852, et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » Travailleur infatigable de la phrase, Flaubert pouvait reprendre des dizaines de fois l’écriture d’un même paragraphe, passant une matinée à mettre une virgule, et une après-midi à l’ôter, avant de le soumettre à l’épreuve du « gueuloir » où il en faisait la lecture.